Elections au Texas, ou pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué?
Le système de désignation des candidats à la présidentielle est plutôt compliqué, vous l'aurez remarqué. Dans le camp démocrate, en gros, chaque état attribue un certain nombre de délégués proportionnellement au résultat de chaque candidat. Très bien. Il y a 3253 délégués répartis de la sorte. En outre, il y a 794 "super-délégués", qui sont des membres du congrès et des personnalités démocrates, qui sont libres de voter pour le candidat de leur choix. Au total, donc, 4047 délégués. Et il faut en gagner plus de la moitié pour remporter la nomination, soit 2024.
Le Texas est un des plus grands états, et "vaut" 228 délégués au total. Parmi ceux-ci, il y a 193 délégués ordinaires qui seront répartis ce mardi, et les 35 autres sont des super-délégués. Très bien. Rien de bien méchant, donc? Les 193 délégués seront simplement distribués entre Hillary Clinton et Barack Obama proportionnellement à leurs scores dans la primaire? Ainsi, si Hillary gagne par 55% contre 45% pour Obama, elle devrait recevoir en gros 106 délégués contre 87 pour son rival?
Pas si vite!
Ce serait bien trop facile... Et ce serait ignorer à quel point les têtes pensantes qui ont établi les règles du scrutin avaient l'esprit tordu. Parce que dans le genre tordu, c'est difficile de faire plus fort que les élections au Texas. Voici comment ça se passe. Vous êtes prêts? Attachez vos ceintures...
En fait, au Texas, pour répartir ces 193 délégués, il y a la subtilité savoureuse suivante: il y a à la fois une primaire pour attribuer 126 délégués (où les électeurs vont simplement voter à bulletin secret dans leur bureau de vote, bref une élection normale) et ensuite un caucus pour les 67 autres délégués! Oui, les caucus, ce système d'élection pittoresque où les électeurs se retrouvent dans une salle, se regroupent dans un coin de la pièce selon le candidat qu'ils soutiennent, et peuvent ensuite changer d'avis selon l'influence (qui a dit les pressions?) de leurs voisins et amis...
Et même la primaire, ce n'est pas si simple: les délégués ne sont pas sélectionnés en fonction des résultats au niveau de l'état. De nouveau, ce serait bien trop facile! Le Texas est subdivisé en 31 districts sénatoriaux, et ce sont les scores au sein de chaque district qui comptent. Ensuite, chaque district rapporte un certain nombre de délégués, comme indiqué ci-dessous:
District District
1 4 délégués 17 5 délégués
2 4 délégués 18 4 délégués
3 4 délégués 19 4 délégués
4 4 délégués 20 4 délégués
5 4 délégués 21 4 délégués
6 3 délégués 22 3 délégués
7 3 délégués 23 6 délégués
8 4 délégués 24 3 délégués
9 3 délégués 25 6 délégués
10 5 délégués 26 4 délégués
11 4 délégués 27 3 délégués
12 4 délégués 28 3 délégués
13 7 délégués 29 3 délégués
14 8 délégués 30 3 délégués
15 4 délégués 31 2 délégués
16 4 délégués Total 126 délégués
On le voit, la plupart des districts valent 3 ou 4 délégués. Dans chaque district, les délégués sont répartis en proportion des scores. Donc dans un district de 4 délégués, si Clinton bat Obama par 60% contre 40%, elle devrait gagner 2.4 délégués contre 1.6. Et donc, en nombres entiers, ils auront finalement chacun deux délégués, et cela même si Clinton a battu Obama de 20 points à cet endroit! Concrètement, dans un district de 4 délégués, pour que la répartition soit différente de l'égalité 2-2, il faut qu'un candidat l'emporte par plus de 25 points d'écart... Donc en pratique, la plupart de ces districts-là (une quinzaine!) vont bêtement partager leurs délégués en en donnant deux à Clinton et deux à Obama, quelque soit le résultat (à moins d'une domination énorme de l'un d'eux).
En revanche, dans les districts qui ont un nombre impair de délégués, le gagnant en récupère toujours davantage, même s'il gagne de justesse! L'effet pervers de ce système est bien entendu que la campagne se concentre en priorité sur ces districts qui comptent 3 délégués, ou 5 ou 7. Eh oui, pourquoi perdre son temps ailleurs? Vous avez dit démocratique? Au total, il y a neuf districts de 3 délégués, deux districts de 5 délégués et un district de 7 délégués. En résumé, à moins d'un véritable raz-de-marée, il sera difficile à quiconque de créer un écart de plus d'une quinzaine de délégués.
La morale de l'histoire est la suivante: même une victoire assez large au niveau global ne va pas forcément se traduire par un beaucoup plus grand nombre de délégués. Et hélas pour Hillary, il lui faut absolument rattraper son retard à ce niveau-là...
Vous l'avez compris, un système pareil est susceptible de produire des résultats aberrants: on peut imaginer que le candidat recevant le plus de voix au niveau de tout le Texas termine avec moins de délégués, suivant les districts qui ont été remportés! Impossible et loufoque? Détrompez-vous: en fait, cela est déjà arrivé! Dans le Nevada, qui avait également un système de vote par districts, Hillary a gagné par 51% contre 45% mais a finalement eu un délégué de moins que Obama!
A 19h15, une fois que les primaires sont terminées, les caucus commencent! Par ce procédé, 67 autres délégués seront désignés. La participation sera peut-être très faible, puisque la plupart des gens, une fois qu'ils auront voté dans la primaire, se diront logiquement qu'ils ont fait leur devoir... sans forcément penser qu'ils peuvent en plus participer au caucus!
Habituellement, Clinton est plus performante dans les primaires, et Obama est très fort dans les états qui ont tenu des caucus (où l'organisation sur le terrain est cruciale). Il est donc très possible que mardi, Clinton remporte la primaire, mais que Obama gagne le caucus! Là où ça devient intéressant, c'est que le résultat des primaires va tomber dans la soirée, alors que les scores finaux des caucus paraîtront sans doute bien plus tard. On peut donc imaginer que Hillary va profiter de sa "victoire" éventuelle dans la primaire, et que le retour de manivelle n'ait lieu que bien plus tard lorsque les autres résultats tomberont.
Quoi qu'il en soit, n'ayez pas peur si vous n'avez rien compris: les équipes des candidats sont aussi un peu perplexes, et auraient menacé d'entreprendre des actions en justice pour protester contre ce système invraisemblable...